Aurore Dal Mas – Irrespirable ?

Thomas Le Goff

Il faut que je vous parle d’Aurore. Vois-tu, ce n’est pas forcément si simple. Je la connais peu. Je la connais un peu. Si je m’étais pris pour un autre, j’aurais dit « deux ou trois choses que je sais d’elle ». Elle ne se livre pas. Non pas qu’il y ait, à fréquenter les autres, une « menace potentielle », notion qu’elle accole volontiers à son travail. Mais il y a comme une résistance, vois-tu.

Il faut que je vous parle d’Aurore. Elle pratique le Systema. C’est un art martial russe, qui remonte au Xe siècle, et a été développé pour les forces spéciales russes. Les coups, ils sont portés. Je digresse, mais tu regarderas un court extrait de la performance créée par Aurore, As long as : les coups ils sont portés. Et donc chez Aurore, s’il n’y a pas de coup porté, il y a cette résistance, cette distance maintenue coûte que coûte. Ce qu’on apprend d’ailleurs avec le Systema : maintenir l’adversaire à distance, garder la maîtrise de la situation.

Il faut que je vous parle d’Aurore. Du coup il y a un jeu qui se met en place. On avance, on recule, on va un peu sur le côté. Je parle avec elle. On aborde un thème. C’est assez direct : le nu, les autoportraits, les garçons aux corps offerts. Il peut y avoir de la provocation, ça fait partie du jeu : « Don’t love me, I’m your toy ». Ce qui était inscrit sur une carte noire, offerte à moi par Aurore, la première fois où nous avons vraiment parlé. Vois-tu, c’est aussi une technique : maintenir la distance, mais aussi se mettre en scène. Je parle avec elle. Sa série Figures : son dos, encore son dos, toujours son dos, jusqu’à être celui de quelqu’un d’autre. C’est la pudeur.

Il faut que je vous parle d’Aurore. Tu peux regarder les corps, chercher à (la) mettre à nu. Elle esquive, ce n’est pas elle. Tout est représentation. Tu es conduit sur un chemin. Ce n’est pas forcément le bon. Tu as des sensations. Ce sont les tiennes. Voilà. Je parle avec elle. Elle reconnaît les paradoxes. Tu penses à Deserts, les corps de garçons, les textes : crus, froids. Organiques et cliniques. Une forme de violence. Elle le sait. Destructrice. Pour mieux renaître ?

Il faut que je vous parle d’Aurore. Elle se détourne un peu des images, ces derniers temps. S’en va vers l’écriture. De manière forte. Les phrases, comme préparées à être dites voire scandées, sont affichées en grand sur le mur, dans son atelier. C’est du concret. C’est ce qu’Aurore souhaite, je crois. Elle tâtonne avec méthode : c’est un peu l’art de l’improvisation. C’est un peu une quête. Laquelle ? Etre soi ou hors de soi ? Vois-tu, tout est question de contrôle, Aurore.

Plus d’infos :

http://www.auroredalmas.com

https://www.facebook.com/adm.auroredalmas/

Ce petit questionnaire à la mode de Proust a été réalisé via Skype, dans les conditions du live pour Aurore Dal Mas – et pour moi aussi, tant certaines de ses réponses me surprirent !

Sur le désir

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La fête est finie

Il me guide vers la sortie. Je l’ai évité toute la soirée. Je pense que personne n’a remarqué. En descendant les escaliers, avant de reprendre la route ensemble, il glisse une main sur ma gorge et m’étrangle lentement. L’autre main fouille ma bouche, sentant chaque texture, comme pour chercher les mots que je n’ai pas dits. Les yeux révulsés, j’esquisse un sourire et souffle I want you anyway, avant de tomber inconsciente. Premier son d’os qui craquent quand il me laisse retomber. Mes genoux bronzés tremblent un peu sur le sol ciré quand il s’enfonce dans mon cul. Il reste là sans bouger, attendant qu’elle respire à nouveau. I want you too est ce qui sorti de son souffle à lui.

The party is over

He guides me to the exit. I avoided him all the evening. I think nobody noticed. Going down the stairs, before taking the road together, he approaches a hand on my throat and slowly strangle, the other hand in my mouth, like to feel the texture, looking for the words I didn’t say. Eyes revulsed, trying a little smile, I breathe out I want you anyway, before falling unconscious. First sound of bones cracking when he let me fall. My knees shake a little on the waxed floor when he comes deep down in my ass. He stays there without moving, waiting for her to breathe again. I want you too was what came out of his breath.

Extraits audio de la performance sonore Deserts

Sur la vie – et la violence

Extrait de la performance As long as

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Fire is a sound installation based on the lyrics of the popular love song Wicked Game, which is re-interpretated to give a new sense to the words, letting go of the originally inoffensive pop aspect of it. This installation was created during a residency on a small island in Italy. The whole place was burned and deserted by its inhabitants a long time ago.
Fire aims to throw light on the persistence, strenght and effect of some historic events in specific places, the human distress during certain catastrophes, and the power of the feelings provoked. For the installation, the house was closed, the sound was heard from outside only. There is a woman’s voice, yelling and screaming, like an SOS that puts the viewer in a helpless position, attracted by the sound but with no possibility of stopping that drama. The impossibility of entering the space and reacting to the call of the woman makes the visitor face its own imagination and its incapacity to save someone. This is also a metaphor for someone locked in themself, and therefore with no possibility of exchange, of being helped or loved, as the song suggests it. Finally, Fire is a call, a recall and a protection at the same time for this haunted woman.

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Sur la mort

Lorsque tu qualifies ton travail, tu évoques souvent le concept de « menace potentielle ». Que signifient pour toi ces termes?

Il se passe peu de choses dans mes images, pourtant il me semble qu’elles contiennent souvent une tension qui est une forme d’énergie accumulée. On y voit souvent de la noirceur, ou alors les muscles tendus sont soulignés, il y a du mouvement, ou au contraire une étrange fixité dans certains paysages, il y a une œuvre électrique (Miracle), une installation où une femme crie dans une maison close de toute part (Fire), un rapace en liberté (As long as)… A chaque fois, il y a quelque chose de contenu prêt à exploser, un calme qui est plutôt celui d’avant la tempête, une dissolution dont on pressent la logique finale : la destruction. C’est ça, cette menace potentielle. Et c’est une question qui me paraît très actuelle. Dans les images cela crée selon moi une attente, un temps de lecture plus lent, une attraction. La tension dans l’image n’est peut-être qu’un moyen de retenir, de captiver. Et en même temps, c’est le fond même d’une image, c’est son rôle. C’est cette menace d’absorption ou de dissolution, ce qui fait peur ou rebute, la vulnérabilité, les rapports entre oppresseur et oppressé qui m’intéressent pour le moment ; la peur qui évoque également la notion de survie. Toute menace fait appel à cette forme d’instinct.

Par ailleurs, on constate dans ton processus créatif une évolution, l’apparition de la violence, du passage à l’acte, notamment dans tes derniers écrits ou dans la performance As long as.

C’est peut-être lié aux années de pratique ou à mon âge, ou aux évolutions du monde actuel, mais effectivement, il y a une envie de plus de concret, de plus d’action, d’une incidence. Comme l’envie de percer quelque chose – une condition restreinte peut-être – pour revivre, en quelque sorte. Mais je ne vois pas cet intérêt pour une forme de violence comme une fin en soi. C’est plutôt l’idée de renaître de ses cendres.

Par ailleurs, j’ai sans doute toujours eu un goût et un attrait personnel pour la violence, mais je ne l’avais pas exploré jusqu’à présent. Enfant, mes rêves étaient très violents, et il doit sans doute en rester quelque chose. Je m’intéresse donc à ce qui fait peur, tout en restant dans la provocation figée – par exemple, je ne ferai pas le premier pas pour pousser l’autre à se déclarer –, tout du moins c’est ce que j’ai souvent essayé de susciter chez le spectateur… Dorénavant j’ai envie de choses plus directes et un peu plus ancrées dans le monde extérieur.

Lors de nos dernières discussions, tu as mis l’accent sur la question des sensations, celles que tu entends faire naître chez les personnes qui regardent tes images, lisent tes textes, écoutent ou voient tes installations sonores ou visuelles. Tu dis vouloir « questionner la nature humaine », mais ce questionnement n’est-il pas avant tout personnel ?

Toute œuvre questionne sans doute toujours la nature humaine. Et je ne peux partir que de moi, de mon interprétation des choses, donc, en ce sens, c’est certainement personnel. Mais l’idée n’est jamais, même quand je réalise un autoportrait ou quelque chose qui s’en approche, de parler de moi, de dire qui je suis. Ce que je suis vraiment se résume à trois mots, et cela reste du domaine personnel. Par contre, je me dis humblement que mes questionnements peuvent nourrir ceux des autres… Si quelqu’un croit devoir chercher à me comprendre ou comprendre ce que j’ai voulu dire, c’est le mauvais chemin. On est seul face à une image. Ça me plait de chercher à voir ce qui nous anime. On a une personne devant une image, c’est le calme plat et c’est chiant comme tout, mais dans le fond qu’est-ce qui se passe ? Est-ce qu’il y a des mouvements invisibles qui sont à l’œuvre ? On fait une sortie « culturelle », on assiste par exemple à ma dernière performance, on croit qu’on va voir quelque chose – dont il ne restera plus rien de tangible dès la seconde où c’est passé (voilà pourquoi j’adore les choses qui se passent en live, et notamment le chant) – mais en fait l’interrogation demeure : est-ce que les gens
se rendent bien compte qu’ils ne verront que ce qu’ils sont capables de voir (et je ne parle pas de capacités intellectuelles, bien sûr, mais de sensations, d’intuitions, tout ce magma de vagues idées qui nous constitue) ? Comme le disait Cesare Pavese dans Le métier de vivre : « “Voir les choses pour la première fois” n’existe pas. Celle que nous nous rappelons, que nous notons, est toujours une seconde fois. » Il n’y a rien à voir, seulement à reconnaître. Et à travers ça je crois qu’on n’apprend qu’à se (re)connaître soi-même… C’est un questionnement philosophique personnel, en effet, mais tout à fait universel aussi. Ce qui est vu, je n’en sais rien. Chercher à me voir ou à comprendre ce qui moi m’anime a peu d’intérêt. Chercher à voir qui on est à travers une image, par contre, oui. La porte est ouverte mais il est impossible de forcer qui que ce soit à y mettre un pied, évidemment ; c’est un chemin solitaire. Cela dit, j’avoue que j’aime utiliser des aspects tactiles comme incitant, peut-être par pur esprit de séduction. Ça me semble être un premier pas vers l’appropriation de quelque chose, les sensations.

Tu m’as dit un jour : « A la fin, je n’en ai rien à faire de la photo. » Ce qui est attesté par ton récent travail centré sur l’écrit. Par ailleurs, tu m’as dit très récemment vouloir « prendre de nouveau des photos ». Qu’en est-il ?

Je ne sais pas ! J’ai envie, mais je ne vois rien à photographier. Peut-être parce que j’estime photographier des choses qui n’existent pas, qui se créent pour la photo et par la photo. Et que pour le moment je suis coincée entre «voir ce qui se passe à l’intérieur » et « voir ce qui se passe à l’extérieur ». Et puis j’en suis toujours à tenter de distinguer image et photo ; une image se crée, une photo se prend… Enfin, si tant est qu’on puisse « créer » quoi que ce soit. Ce sont les images qui m’intéressent, mais elles prennent toutes sortes de formes. J’aime le côté rapide de la photographie, mais parfois le résultat me semble trop « mort », trop inutile, trop bidimensionnel, pas assez physique, trop facile et pas assez dangereux, justement. Je suis un peu plus attirée par l’instant présent quand il s’agit de montrer un travail, et un peu moins par la collecte de photographies destinées à être montrées plus tard. Du coup, même l’écriture devient voix en ce moment. Par ailleurs, cette phrase que tu as reprise vient de loin : à l’examen d’entrée de la Cambre en Photographie, on nous demandait : « Comment tu te vois dans cinq ans ? », et j’ai très clairement dit : « En tout cas pas photographe ! ». Cela dit, ils m’ont prise quand même ! En fait, j’ai envie de tout, je ne vais pas me limiter, ce serait d’un ennui… Je tire le fil et j’ai l’impression de seulement commencer à comprendre le monde.

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Extrait sonore du texte du projet Sans Issue

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Extrait du work in progress Enemies

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Celebration – Antonio Jiménez Saiz

Thomas Le Goff

Antonio est photographe. Il vit à Bruxelles. Tu ne le croiseras pas au bar. Antonio est photographe. Il crée des images. Il n’a pas d’ordinateur chez lui.
Antonio est photographe. Parfois il se cache. Il aligne les images et les ordonne. Il doute.

Antonio est photographe. Ne cherche pas, il n’a pas de page Facebook. Antonio est photographe. Ses pellicules, utilisées notamment pour photographier Carmen, sont rangées dans une boîte en bois, à l’intérieur de laquelle est fixée une plaque : « Corps Diplomatique. »

Antonio est photographe. Il vient de lire ce que je dis de lui. Il est furieux. C’est beau à voir.

Invité par Vincen Beeckman, je participe au Musée de la Photographie de Bruxelles qui ouvre ses grandes portes [et ses petites boîtes] à Recyclart. Pour sa deuxième exposition, le musée hors les murs prendra place dans la Gare de la Chapelle avec une installation autour d’images d’auteurs de notre plat pays.

Cet événement éphémère trouvera son prolongement dans d’autres installations temporaires, à Bruxelles et ailleurs en Belgique.

http://www.recyclart.be/fr/agenda/musee-de-la-photographie-de-bruxelles

Récemment, nous avons eu une conversation sur ta difficulté à te considérer photographe. D’où cela vient-il ?

Le manque d’école peut-être, la privation d’apprendre, sur les bancs face aux professeurs, de recevoir afin, plus tard, de pouvoir déconstruire, une réappropriation qui marquerait une forme d’identité.

Mais voilà, avec le temps on se dit qu’une vie d’autodidacte c’est riche, on fréquente d’autres écoles, d’autres lieux, ici c’est de construction qu’il s’agit, vivre aux contraintes de la liberté, sans trop de fioriture. A ta question, non, je ne sais pas si je suis photographe, cela m’importe peu en fait, je ne veux pas mais elle fait doucement partie intégrante de ma vie.

Antonio, tu revendiques dans ton travail une forme de violence. J’y vois plutôt une sorte de « fureur de vivre », et donc de produire. D’accord ou pas ?

D’accord avec toi mais je maintiens aussi la présence d’une certaine
« violence », mais pas dans l’image – mes images sont dépouillées de toutes formes d’agressivité, je les trouve plutôt sereines : la violence dans mon regard, c’est le silence de nos vies. Le silence fait à ceux, à nous, qui pour mille raisons, conventions, se (re)trouvent en marge, quid d’une bonne santé, de jeunesse, de repères qui peuvent, qui entraînent le retrait/repli sur soi. « Fureur de vivre », oui, depuis toujours, dans un excès contenu, exception faite aujourd’hui pour la photographie, car elle me permet de cadrer le sujet, en l’occurrence moi-même. La photographie, cette photographie me procure une douce sensation d’équilibre ; la fureur de vivre est le fuel de ma production.

Peu de gens le savent, mais tu écris depuis fort longtemps. As-tu déjà envisagé de mettre en rapport l’écriture et les images ?

Non, pas encore, un jour viendra, je prendrai le temps de me lire, on verra !

Dernièrement, tu t’es intéressé à la représentation des chats, que tu nommes les « sphinx ». Que pasa, hombre ? Ton sujet photographique premier, ce sont quand même les femmes, non ?

Les chats, oui, ceux qui se retrouvent affichés sur les poteaux des grandes villes, chats perdus, chats trouvés, affiches transformées par les intempéries en vrais petits chefs-d’œuvre d’abstraction. Il y a dans cet effacement, cette transformation, une similitude que je recherche dans mon travail.

C’est vrai, une grande partie de mon sujet se concentre autour de ma relation aux femmes, et Dieu sait si je ne suis pas un séducteur, justement. J’ai vécu entouré de femmes et le mystère reste complet, c’est une attirance qui dépasse le désir, ma timidité me donne beaucoup d’aisance (sic) et c’est rassurant pour l’autre personne, enfin, je crois… Prendre en photographie les femmes telles qu’elles aimeraient pouvoir se voir, sans le filtre du déjà-vu, c’est très fort comme partage, et puis, il y a les secrets qui nous lient, tout ce dont je traite à la troisième question.

 

Moins de 1% des personnes infectées par le VIH contrôlent naturellement la multiplication de l’infection en l’absence de thérapie. Chez ces séropositifs, le virus, bien que présent, est indétectable. De plus, leur système immunitaire reste suffisamment résistant pour protéger leur organisme des maladies opportunistes. Cependant, on ne peut en aucun cas considérer ces résistances comme un acquis définitif.

Elite Controllers – 2016

 

Un grand merci à Andrea Copetti pour l’élaboration de cette vidéo.

Se procurer le livre Elite Controllers