Hélène Petite

François Maheu

Hélène Petite est l’auteure d’une œuvre protéiforme présentant une grande cohérence que l’on découvre dans une approche globale. Mon rôle consiste à proposer modestement certaines clés de lecture pour approcher son univers.

Cette photographe, basée à Bruxelles, ancre profondément sa pratique dans le réel. Elle ne se contente pas de prendre des photos, elle les vit. Cela implique un grand engagement personnel dans ses projets ainsi qu’une prise de risques à la mesure du résultat obtenu.

À travers une conception étendue du portrait, son travail tend à concilier des champs photographiques que la tradition s’est attachée à différencier. On observe notamment au sein de son œuvre la coexistence très réussie d’une photographie à caractère social avec une photographie de paysage. Plusieurs leitmotive traversent ses recherches pour servir un art photographique résolument tourné vers l’humain. Je développerai brièvement le motif de l’île, le jeu sur les textures, la résistance des images et la question de la mémoire.

Avant d’approcher le travail d’Hélène, ma conception de l’île allait de pair avec l’expression d’un isolement perçu comme une condition négative. Il aurait dès lors été facile de dresser sur cette base un parallèle entre l’isolement géographique et un isolement social. Pourtant, ces îles que l’on retrouve dans plusieurs séries de la photographe (Ilha Deserta, The Kiris, Histoires d’îles, …) nous emmènent sur une autre piste. Hélène Petite nous invite à considérer à travers sa production l’île comme un espace fini mais non limitatif. Il s’agit pour l’artiste d’un espace de ressourcement qui permet, ou du moins facilite, une reconnexion à soi-même. Sa pratique engagée, c’est-à-dire, tournée vers l’autre, se révèle également introspective.

screen-shot-2016-12-17-at-21-10-14

Son besoin d’ancrer sa pratique dans le réel – le réel des gens, mais aussi celui de la matière – s’exprime dans son œuvre à travers un jeu sur les textures. Concrètement, Hélène utilise des propriétés du médium photographique (le travail des lumières, du grain, des flous, etc.) pour conférer une matérialité à ses images. Certaines de ses photos présentent un caractère onirique. Le flou de « mise au point » n’a rien d’anodin : ce n’est pas un artifice esthétique mais un dispositif artistique maîtrisé qui se révèle d’une grande richesse. Il invite le spectateur à terminer l’image, à en compléter les détails. Ce travail d’imagination réalisé par le regardeur confère à la photographie une réalité accrue, similaire à celle que l’on peut ressentir dans les rêves.

screen-shot-2016-12-17-at-21-10-24

Ce travail sur les textures qui fait notamment appel à la sensualité du grain, comme dans Suspended Time, vient se confronter à des « tissages » de papier. L’artiste entrelace manuellement différentes images pour amener le spectateur à réfléchir sur sa propre perception des photographies. Ces œuvres singulières, composées de résistances et de profondeurs, s’apprivoisent dans une nécessaire progression temporelle. Le visible semble faire obstacle à la perception. L’importance accordée au processus de réalisation, qui se révèle être d’une extrême minutie, transparaît dans l’œuvre finale sans que cela nuise au résultat formel.

screen-shot-2016-12-17-at-21-10-36

The Kiris

Plus qu’un décor, la Norvège constitue une composante de l’identité artistique d’Hélène Petite. La force et la beauté de ce pays influencent son travail depuis plusieurs années.

Réalisée au sein d’une nature saisissante, la série The Kiris témoigne de l’évolution des relations entre plusieurs jeunes filles, entre enfance et adolescence, isolées du monde moderne sur une île norvégienne le temps de vacances estivales. Ces photos intimes, que l’on découvre de façon progressive, ne sont jamais intrusives. L’artiste magnifie une forme de pudeur qui confère une remarquable tension entre force et fragilité au cœur de l’image.

La Norvège fût également le théâtre d’un évènement qui marqua la pratique photographique d’Hélène. Après un long séjour dans ce pays, la photographe s’est fait dérober un sac contenant l’ensemble de son travail, tous ses négatifs et ses appareils photos. Cet épisode, redouté par tous les photographes, argentiques de surcroît, va plonger Hélène dans une forme d’incapacité à photographier. De retour dans son appartement bruxellois, elle remet la main sur une vieille boîte en fer achetée avant son départ. Le contenu de la boîte n’avait jusqu’alors par retenu particulièrement l’attention de l’artiste. Celui-ci consiste en un ensemble de photographies de famille ayant appartenu à une dame aujourd’hui décédée. La particularité de cet ensemble, du reste assez banal, réside dans le fait que toutes les photographies représentant la personne disparue avaient été ôtées de la boîte par une tierce personne. L’élément qui donnait une cohérence à cette masse d’images anonymes avait donc lui aussi disparu. Hélène Petite s’engagea dans un processus de réflexion sur le statut et le rôle de l’image photographique qui aura pour effet de l’aider à dépasser le vol de son travail, jusqu’alors paralysant, et de nourrir une approche théorique renouvelée de son œuvre.

Si la question de la mémoire traverse l’ensemble de l’œuvre d’Hélène, elle se retrouve abordée de façon plus spécifique dans des séries, inspirées de l’évènement décrit précédemment, comme PHOTO(A)MNESIA et Lost Image – Found Story qui pris la forme d’une installation.

Ce travail sur la mémoire, servi par une utilisation du flou évoqué plus haut, peut s’envisager dans une série de couples oppositionnels : absence – présence, découverte – disparition, progressivité – instantanéité.

www.helenepetite.be