Felten & Massinger

Pierre Liebaert

Sambre I

Le texte qui suit est constitué de passages extraits d’une plus longue interview réalisée avec Christine Felten et Véronique Massinger.

La Caravana Obscura est légendaire en Belgique… Comment est-elle née ?

Lors d’une exposition de tous les centres d’expression et de créativité de Bruxelles, nous représentions l’Atelier de photographie de la rue Voot et avions imaginé faire rentrer les visiteurs dans un appareil photo. On a alors construit une grande boite, étanche à la lumière, dans laquelle on pouvait entrer et qu’on a percée d’un trou. Telles des guides, nous accompagnions les visiteurs en son sein : les gens pouvaient alors vivre l’expérience d’être dans une camera obscura et de contempler l’image se former petit-à-petit.

Durant cette rencontre, nous avons tellement été subjuguées par cette magie que nous y avons produit notre première image en noir et blanc, qui était donc en négatif. Ce n’était pas du tout prévu. Au départ, il s’agissait juste d’une installation, d’une expérience.

C’est intéressant de comprendre que notre oeil, en s’accommodant à l’obscurité, agit comme le révélateur d’une image vaporeuse.

Oui et c’est tellement simple. Une boite, un trou. L’image se projetait sur les parois et sur les visiteurs : il s’agissait juste de lumière. Ce n’est pas du tout fantomatique. Au plus longtemps on reste, au plus ça se précise. Les couleurs apparaissent, les mouvements commencent à se distinguer comme au cinéma.

Cependant, pour avoir la «précision», le piqué qu’on peut retrouver dans nos photographies, il fallait que le trou soit minuscule. Le cas de l’expérience de la camera obscura exigeait tout de même un trou assez large pour que l’image soit plus facilement et rapidement accessible.

À la fin du week-end, on a remballé la boite sur notre camion. Nous voulions poursuivre de photographier de cette manière-là, c’est comme si nous prolongions un plaisir. Mais ce n’était pas du tout pratique : elle était lourde, on avait besoin d’aide, elle manquait de mobilité. On a cherché un autre système.

Finalement, on a conçu cette caravane avec l’aide de Jean Motlo, ingénieur et professeur aux Ateliers de la rue Voot, et de Dominique Stroobant qui nous a soutenues techniquement. Le diamètre du trou a été calibré par nos soins – 1,407 mm – et réalisé en Italie.

Bruxelles,le-Royal

En rendant la caravane mobile, en vous en extrayant, vous quittez l’expérience pour vous concentrer intégralement sur le résultat.

Oui, nous partions d’une expérience physique pour parvenir à une expérience photographique dont nous voulions garder la trace. Ces arbres en négatifs qui bougeaient… Le résultat de notre première image nous a beaucoup intéressé. Par la suite, nous avons expérimenté la couleur et c’était encore autre chose. Avec le papier couleur, les temps de poses étaient beaucoup plus longs – de quatre heures ou plus- et durant ce temps la lumière changeait.

Cette caravane me fait penser à une grosse machine, à une caisse de résonance sans laquelle un violon ne pourrait vibrer. Vos photographies, de quoi est-ce l’image ?

Du temps et de la lumière.

On ne photographie pas vraiment les choses pour elles-mêmes, mais parce qu’elles nous donnent «l’occasion de». On rencontre souvent dans nos photographies des configurations similaires : nous recherchons des endroits dégagés, ouverts, larges, afin que la lumière puisse agir amplement, pour ne pas être trop prisonniers des «objets».

On ne part jamais à l’aventure – à l’exception d’une fois -, on effectue toujours des repérages. Ceux-ci s’organisent autour de la manière dont vont agir la lumière, la course du soleil, l’espace et les spécificités de notre outil.

La-mer

Ces images nous permettent d’accéder à des paysages qu’on ne voit pas réellement, qui n’existent pas à l’oeil nu. Mais, j’ai aussi cette impression qu’elles nous remettent les deux pieds sur Terre. La Caravana Obscura est un outil astrologique tel que le Pendule de Foucault : elle nous rappelle que la Terre tourne.

Notre dispositif exige une présence très physique, pratique, concrète. Il doit être déplacé, manipulé, installé… Mais nécessite également une mise en perspective dans le temps.

La mise en place de l’image suppose d’avoir considéré l’ensemble des paramètres intervenant dans le cadre : le temps d’exposition, le temps météorologique mais également le temps qui passe. Il faut que l’on projette l’image que l’on veut faire.

Durant toute la durée de la prise de vue, on reste à côté de la caravane. On connait les limites et le cadre de l’image, les éléments qui y pénètrent, l’intervalle de temps lors duquel ils y restent. On peut également influer sur l’exposition en couvrant le trou, lorsque le temps devient trop gris, ou lorsque le soleil est trop présent. Une heure de grisaille ou de pluie, ça pollue l’image. On ne sait jamais vraiment quelles seront les incidences sur l’image finale.

Vos images sont uniques. Y en a-t-il dont vous avez dû vous séparer ?

Oui. On les a vendues.

La photographie se caractérise pourtant par sa reproductibilité.

Absolument. On se souvient de débats, dans les années septante, lors desquels certains soutenaient qu’après avoir fait dix tirages, il fallait rayer les négatifs pour en assurer leur rareté. Ce mouvement condamnait l’aspect sériel de la photographie alors que nous étions persuadées que la reproductibilité de la photographie était une force et une richesse.

(V. Massinger) Pour ma part, au début, ça m’a quelque peu dérangée que l’oeuvre soit unique – bien que cela soit de la photographie – et de devoir m’en séparer.

(C. Felten) Je ne suis pas «dingue» de laboratoire. Le fait de n’exercer que de la prise de vue, d’agir uniquement à ce moment-là et plus par la suite, c’est quand même le pur plaisir de la photographie.

Le-bois-de-Halle

Chaque photographie nous parle du temps, d’un temps. L’arrêt du mouvement, l’instantané nous parle autant du temps qu’une image où il est étiré. Ces deux résultats nous montrent l’invisible, un temps infime et un temps continu. Cela crée des choses aussi irréelles l’une que l’autre.

Nos photographies montrent un temps qu’on ne voit pas de manière fixe.

Elles enregistrent continuellement au présent. On en décide le commencement et la fin. Cela crée une épaisseur, des couches superposées les unes aux autres. Ce temps condensé donne un poids qui devient presque «palpable». On sent immédiatement que nous ne sommes pas dans une temporalité connue.

Dans ce cas-ci, le processus est tellement simple, la réflexion apparaît alors beaucoup plus claire et étrange. C’est comme si nos images parvenaient à une forme de quatrième dimension : la ligne, le plan, – le volume -, et finalement celle du temps.

Par ailleurs, nous pensons qu’il y a plusieurs temporalité : celle de la prise de vue et celle que l’on prend pour regarder une image. Il arrive que, lors d’expositions, des visiteurs s’installent devant nos oeuvres et observent, contemplent longuement. Elles se dévoilent petit-à-petit, à la vitesse à laquelle elles sont venues s’imprimer. Certaines démarches nous invitent à ralentir le temps, à reconsidérer sa linéarité, sa complexité, et à nous élever dans une forme d’intemporalité, d’irréalité. Nous sommes hors du temps bien qu’il en soit la matière première.

Souvent, la lumière de nos images est comparée à celle des éclipses : lorsque la lumière bascule de la clarté à l’obscurité, une sorte de lumière originelle ou apocalyptique. On retrouve ces sensations dans Seascapes de Sugimoto, comme si l’Homme se confrontait pour la première fois à l’océan, à l’horizon, à une force primitive qu’il perçoit du haut d’une falaise.

La piscine

On se sent tributaire des astres, de leur rotation et de ce qui peut nous arriver. Ce qui nous semble permanent est éclairé et menacé par cette énorme boule de feu qui raye vos images.

Et l’humanité est là : elle fait la file au plongeoir de la piscine. C’est une vague trace.

Vous ne déterminez pas tout dans l’image.

Non, il faut accepter l’image. Cela a été une étape dans le travail. Il y a des tas de paramètres qu’on ne maîtrise pas. Un camion s’installe devant la caravane, cela nous intéresse de le laisser dix minutes avant d’aller lui demander de se déplacer. Toutes les images ont toujours été des surprises. Il y avait de belles découvertes ou des résultats inacceptables qui faisaient que nous ne retenions pas l’image. Ces images ratées sont souvent très difficiles à refaire.

C’est un travail qui parle du temps, mais aussi du vôtre. Comment s’est modifiée votre photographie au cours du temps ?

Les choses s’approfondissent. On a mieux vu au fil du temps et cela devenait plus «essentiel».

(C. Felten) J’ai l’impression qu’en vieillissant le temps devient plus ample… Mais en même temps, je pense à la phrase d’Albert Jacquard qui dit que pour un bébé, un mois c’est toute une vie. Moi, j’en ai 65, c’est toute une vie, cela devrait être très long, mais en fait ça me paraît hyper court.

Quai-de-Sartel

www.felten-massinger.com