Gilles Ribero

Pierre Liebaert

ribg_lesveilles_01

Le texte qui suit est constitué de passages extraits d’une interview réalisée avec Gilles Ribero.

Norbert Ghisoland a photographié des milliers de personnes selon des règles que lui imposait son «rôle». Par contre, toi  tu te fixes un protocole volontairement rigoureux. Tu invites des volontaires à être plongés dans l’obscurité, assis sur une chaise, les yeux fermés. Tu les emmènes dans un instant de torpeur, une sorte d’état de conscience altérée. Le temps s’écoule, longuement, et après une durée que tu détermines, le modèle entend le déclenchement de ton appareil photo. Il doit alors fixer l’endroit où il lui semble que l’objectif se trouve. Un coup de flash vient l’achever…

Il est vrai que le protocole est assez rigide. Mais tout le travail consiste à l’oublier et à oublier le moment de la pose. Même si c’est compliqué. Toutes les consignes font que l’on se laisse transporter par des pensées qui nous traversent mais en même temps on redoute ce moment de violence qui va surgir.

Il y a tout de même une panique.

Oui bien sûr, mais ça dépend des gens. Certains s’abandonnent très facilement, d’autres moins.

Lorsque tu déclenches, c’est un rappel à la Terre, à notre matérialité. Il y a une chute énorme.

La chute revient dans l’ensemble de mon travail. J’essaie d’entrevoir notre constitution, ce dont nous sommes composés dans nos fondations. C’est être propulsé dans un temps qui n’est pas vraiment le nôtre.

Je souhaitais retrouver une expression animale, une base qui nous est commune : un mélange de peur, d’effroi, de crainte, de surprise et de séduction. Il m’a fallu «épurer» ce travail le plus possible, quitte à laisser l’intelligence de côté.

ribg_lesveilles_04

Je trouve que ces visages en deviennent difformes.

Oui, parce qu’on ne se reconnait plus. Originellement, l’idée était de capter une part d’abandon, un moment d’intimité qui échappe à la personne, d’attraper des visages qui ne sont plus complètement eux-mêmes. Ils sont en cours de recomposition. Cela pourrait bien être la forme que revêtirait une prise de conscience, ou la réaction que susciterait une transition entre l’absence de l’esprit et son incarnation. C’est très corporel, on est dans la chair exclusivement.

Mais il s’agissait aussi d’une volonté d’en revenir à l’essence de l’acte photographique, de ce qui le définit: le déclenchement de l’appareil et la lumière du flash. Ce dispositif permet de révéler ce qui nous échappe. Il n’y a que la photographie qui peut générer ces «difformités», un visage façonné par un son et de la lumière. C’est extrêmement basique.

J’ai eu besoin de reconsidérer ces origines pour mieux comprendre ce que je faisais et mieux appréhender la raison pour laquelle j’ai choisi la photographie.

L’intervalle de temps entre le déclenchement et le flash que tu commandes manuellement est-il toujours identique ?

Généralement, j’essaie qu’il soit le plus rapide possible lors de la première vue et j’évalue le temps de réaction de la personne photographiée. Si lors de la première prise de vue elle a les yeux fermés, lors de la seconde je retarde un peu le moment pour être sûr d’avoir son regard. Il faut prendre en compte le temps du réflexe.

Que crois-tu qu’il se passe en eux durant cet interstice de temps-là ?

Est-ce que tu te rappelles le moment de ta naissance ?

Je serais incapable de définir ce qu’il se passe au niveau de la conscience du sujet photographié au moment du flash.

Je pense qu’on cherche. Lorsque je me suis moi-même prêté à l’exercice, je cherchais l’appareil, un élément sur lequel faire la mise-au-point, sur lequel l’oeil pourrait prendre appui pour réintégrer le monde. Mais il n’y a aucun élément tangible, juste l’éclat du flash qui s’imprime sur le fond de ta rétine.

Cet instant d’éclat est angoissant mais terriblement soulageant.

Oui, il abrège une attente qui peut être un peu tendue; on est sur ses gardes.

Par ailleurs le titre du travail – Les Veilles – évoque l’état entre le sommeil et la naissance de l’éveil. Ce passage que l’on vit tous les matins et tous les soirs; lorsqu’on sent qu’on part, qu’on ne s’appartient plus vraiment, qu’on est pas encore tout à fait conscient ou inconscient. C’est fragile.

ribg_lesveilles_03

Sandrine Lopez et moi avons évoqué la notion de rituel. Pour nous, il s’agit d’une manière de revenir à un Temps Originel nous permettant d’échapper au temps linéaire. En contemplant les visages de tes modèles, leur regard, j’ai l’impression qu’ils échappent eux aussi à ce temps linéaire.

C’est peut-être la raison pour laquelle j’ai choisi la photographie: pour m’emparer de ce moment de liberté absolue. Je quitte les contingences du présent, de l’ici et maintenant, et peux m’en délivrer en une fraction de seconde. Cependant, je sais que je retomberai écrasé au sol parce que je ne sais pas m’en affranchir totalement. Les Veilles sont l’illustration de ce passage, de cette chute.

On a tous besoin de régularité, de repères au quotidien, de protocoles,… En ce qui me concerne, ils apparaissent plutôt dans mes travaux qu’au quotidien.

J’aime mettre en place un processus très simple pour capter un changement qui opère à mon insu, qui se passe devant moi et que je ne contrôle pas du tout. Mais que je cadre. Ce processus qui ne m’accorde que très peu de marche de manoeuvre, requiert une dose de chance, de hasard, d’accidents heureux. Mes portraits naissent finalement de rencontres que je ne contrôle pas.

Certains sujets nécessitent un arrêt du temps et ainsi pouvoir montrer la «brèche» pour tranquillement l’observer, la contempler.

Et peut-être aussi se féliciter de l’avoir capturée.

Oui, comme dans Chasse-et-Pêche. Ce que j’entreprends se situe entre le fusil et la canne à pêche. Je déclenche, je tire, mais beaucoup de passivité subsiste néanmoins dans le reste du protocole. A la pêche, tu attends que les choses viennent à toi, c’est une activité qui touche à l’eau, il y a beaucoup d’inertie dans cet élément. Ca me définit assez bien: je suis plutôt lymphatique, très diplomate, mais aussi nerveux et imprévisible. Parce que surgit toujours, dans cet état d’abandon, un moment où l’imprévu court-circuite la passivité à l’œuvre.

Il s’agit d’infuser dans la torpeur une possibilité de révélation à soi-même, dans un sens purement méditatif. Redonner toute sa noblesse au «flasque».

Je reste persuadé qu’on a besoin de ce flash, cette décharge, ce retour à la vie est primordial. Ces deux états extrêmes, lymphatique et réactifs, ont besoin de coexister: ils sont complémentaires. C’est le passage de l’un à l’autre qui me semble être important. Ce bouleversement soudain, cette «épreuve organique» nous permet de prendre conscience de notre corps: la façon dont on l’habite, dont il s’exprime et dont il se joue de nous. C’est un aller-retour constant entre incarnation et désincarnation.

Comme un défibrillateur.

ribg_lesveilles_05

Gilles Ribero exposera un extrait des Veilles lors du DOG DAY CABINET, au C41 exposure.
Vernissage 01.08. 18-24h.

www.gillesribero.com