Norbert Ghisoland

Pierre Liebaert

GHISOLAND_2

[…] Quand, en 1902, Norbert Ghisoland s’installe tout près de son lieu de naissance à Frameries, dans le Borinage, il ouvre un magasin de photographie au rez-de-chaussée de la maison où demeure la famille. C’est là qu’il meurt le 2 novembre 1939, à l’âge de 61 ans. Toute sa vie, sans pratiquement bouger, il a photographié, en commande, toute une population qui venait le solliciter pour un portrait en pied à l’occasion d’un événement familial ou d’une fête ou, plus fréquemment, pour un portrait d’identité.

À sa disparition, 90 000 négatifs sur plaques de verre, bien classés et numérotés pour être à même de répondre à l’éventuelle demande de nouveaux tirages par les clients, sont conservés dans des boites en carton. Il n’en reste aujourd’hui que la moitié, les autres ayant été offertes par la famille aux Pays-Bas en signe de solidarité quand, après les inondations de 1953, le pays faisait face à une énorme pénurie de verre. […]

[…] Marc, le petit-fils de Norbert, conserve pieusement les plaques et continue de travailler dans le même studio familial. […]

Extrait du texte de Christian Caujolle à l’occasion de l’exposition de Norbert Ghisoland au Botanique — Bruxelles, 2011.

GHISOLAND_3

Cette interview a été réalisée lors de l’exposition « Norbert Ghisoland. Temps de pose » dont Jean-Marc Bodson assurait le commissariat pour l’UCL dans le cadre de Mons 2015.

Marc Ghuisoland a donc hérité des 45000 plaques restantes de son grand-père… C’est énorme.  Personnellement, je deviendrais fou. Ca ne doit jamais s’arrêter.

Oui, c’est vertigineux.

Encore maintenant, il fait «l’examen-fenêtre», expression qu’il utilise en référence à une publicité pour une marque de lessive des années ’60. Il passe en revue les plaques de verre devant sa fenêtre et si l’une d’elles l’intéresse, il la re-photographie sur un fond blanc.

Quelle interprétation peut-on encore donner de ces images ? Est-ce inépuisable ?

Une chose à remarquer lorsque l’on aborde le travail de Norbert Ghisoland, c’est la différence entre le temps de la prise de vue, et le temps de la lecture de l’image.

Le sens originel s’est perdu si bien que nous avons devant nous du mystère.

Les images appartiennent à ceux qui les lisent maintenant et à ceux qui les liront plus tard. Et comme les angles de lecture sont innombrables, je pense en effet que l’interprétation que l’on peut donner aux images est inépuisable. Mais cela restera des photographies numérotées, des photographies sur lesquelles on ne peut que supposer des anecdotes. Elles sont muettes.

guisoland_2011_91999_1a-741x1024

Qu’est ce qui change entre ces images-là et les images que l’on fait de soi aujourd’hui pour se représenter?

Je crois que ce qui change est précisément le rapport que nous entretenons à la représentation de nous-même.

Une culture de l’image a eu le temps de se développer. Elle est de plus en plus présente et nous a fait passer de l’image d’identité à l’image du look. Ce qui compte dans le selfie, c’est créer sa petite propagande. De plus en plus d’images circulent simplement pour se «dire» de manière très rapide. Les images disparaissent au fur et à mesure, la profusion fait qu’elles s’annulent les unes les autres.

C’est tout le contraire des clients de Norbert Ghisoland qui étaient dans la parcimonie et qui faisaient tout sauf se mettre en avant. C’était un évènement d’aller chez le photographe, un acte grave d’une certaine façon. Tout simplement parce que c’était quelque chose de sérieux, on ne jouait pas avec son image. L’image était rare et ça engageait la personne.

Ce qui me frappe dans ces images, comme dans celles de Mike Disfarmer, c’est l’extrême humilité avec laquelle le sujet se présente. Il n’est pas de bon ton pour des Borains, il n’est pas de bon ton pour des Péruviens -lorsqu’il s’agit de Martín Chambi-, pour des gens issus de condition plutôt modeste de se mettre en avant. Donc, quand on arrive au studio, on est là pour donner de soi une présentation convenable.

A soi-même ou aux autres ?

Aux autres, on ne fait pas ça pour soi.

64094

J’ai cette drôle impression que les modèles ont des bras trop longs, qu’ils sont malhabiles avec leur corps.

Des poses comme celles-ci nous paraissent maladroites. Je pense qu’il s’agit en fait de copies de poses. Le monde de l’image démocratique était récent. Spontanément, les modèles reproduisaient ce qu’ils avaient vu. Peut-être que le photographe les conseillait aussi. On sent le côté un peu théâtral et désuet.

Mais c’est tout à fait normal étant donné que c’était un exercice inédit à l’époque. Soit la visite au studio était unique, soit on y venait trois fois sur sa vie. Donc cela restait une gaucherie. On avance dans du non-connu: prendre une pose, mettre en scène son corps, se donner une allure, faire une gestuelle qui n’est pas habituelle. On est dans le non savoir-faire.

Mais au-delà, il me semble qu’il y a un enjeu: celui d’avoir une représentation de soi convenable que les autres ne trouveront pas à redire. On se présente aux autres, qu’on ne connait pas. On ne fait pas le mariolle, on se présente à la société. L’image est prise à un moment de leur vie, figée pour très longtemps, qui passera aux autres, aux générations suivante, à la postérité.

Se présenter à un public est un exercice que les gens modestes ne pratiquaient pas. Ou alors de manière très ritualisée comme lors d’un enterrement; on va se mettre dans une file et puis c’est tout.

«Le photo-portrait est un champ de force, quatre imaginaires s’y croisent, s’y affrontent, s’y déforment. Devant l’objectif je suis à la fois : celui que je me crois, celui que je voudrais qu’on me croit, celui que le photographe me croit, et celui dont il se sert pour exhiber son art». Roland Barthes

Je crois que l’on peut en ajouter.

50831

Ce qui me frappe dans cette image c’est la pose du type. Ce n’est pas tout de dire qu’il est raide, il pose et il a une idée de ce qu’est poser. Je pense qu’il a conscience qu’il doit tenir un rôle, un rôle spécifique qui n’est pas celui d’un ouvrier. C’est peut-être un professeur ou quelqu’un qui travaille dans l’administration. C’est un Monsieur comme on dit. Il a conscience qu’il doit poser comme un Monsieur, sauf qu’il en fait un peu trop. Là, je verrais plutôt un Président de la République. À mon avis, il est allé chercher un modèle qui le dépasse.

Qu’est-ce qui différencie Norbert Ghisoland des autres photographes-studiotistes de son époque ?

Probablement une cohérence. Parce qu’il a travaillé toute sa vie sous le même éclairage avec le même décor, avec les mêmes accessoires. Et surtout, avec le même pays. Je pense que ses photographies ne sont pas des portraits singuliers mais le portrait d’une région, le portrait d’une société, le portrait des Borains, à un moment donné.

Finalement, je pense que tous ces visages n’en forment plus qu’un unique. On en vient à l’idée de l’essence.

64737
Marc Ghuisoland a définitivement fermé le Studio Ghisoland début juin 2015.
Les plaques de verre – 45000 plaques, quatre tonnes de verre -, qui étaient entreposées dans le grenier de la maison, ont été récemment confiées au Centre d’Archives du Mundaneum, à Mons.

www.ghisoland.com