Sandrine Lopez

Pierre Liebaert

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Le texte qui suit est constitué de passages extraits d’une plus longue interview réalisée avec Sandrine Lopez.

Avant de venir à Bruxelles, je rêvais de faire une image d’un vieux, très vieux, nu sur son lit.

Quelques mois après mon arrivée, je descendais une rue près de chez moi et je l’ai croisé. Il portait un grand manteau noir, une barbe blanche, un chapeau. J’avais des paquets dans les mains, et tous les prétextes pour ne jamais l’aborder. À cet instant, soit tu fais demi-tour et tu risques le “non”, soit tu le laisses disparaître. Je l’ai interpelé et me souviens lui avoir dis qu’il était très beau. Il était flatté, et je lui ai demandé de faire son portrait, ce qu’il a accepté. J’ai eu rendez-vous chez lui une semaine après. J’ai commencé à le prendre en photo et très vite il m’a demandé de l’aide pour prendre son bain.

Ce dont je suis consciente lors du premier bain, c’est que je suis en train d’aider un vieux, et que je suis face à son corps nu. C’est un homme vulnérable qui souhaite prendre un temps de repos en toute sécurité, et avoir un contact physique d’une chair à l’autre. Il n’y a pas d’âge pour en ressentir le besoin. Ce moment s’est répété toutes les semaines durant plus de deux ans.

Comment observer une scène amenée à se répéter infiniment ?

Tu l’épuises. C’est une drôle de contrainte, tu te trouves à côté de la baignoire, tu as ce corps immergé dans l’eau, ce corps te fascine. Comment faire une image de ça ? Alors tu commences, il y a un visage, il y a certains gestes qu’il reproduit. C’est tellement clos que tu dois aller chercher autre chose, un autre angle — je me suis déjà retrouvée à cheval sur la baignoire . Lorsque je me plaçais face à lui, je pouvais par exemple faire disparaître les bords du bain. Il n’y avait alors plus qu’un corps immergé dans l’eau, sans aucune limite. La photographie est aussi une convergence de facteurs déterminés ou de hasards qui  feront ou non que tu obtiennes une image.

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J’avais Moshé entre les mains une fois par semaine. La salle de bain était un espace que je devais interroger et sculpter en permanence de différentes façons.

Pour pouvoir répéter ce protocole, il faut être obsédé. Et là, tu peux continuer à chercher l’image. Je cherchais l’image. Je cherchais à faire des images qui me renverraient la beauté que je voyais quand j’étais en présence de ce corps.

Jusqu’à ce que tu sois repue.

Il y a de ça.

Ce que j’ai compris très tard, et à travers les autres, c’est que j’étais motivée par des obsessions liées à mon propre rapport au temps et au corps. Être en compagnie d’un corps vieilli, abîmé, c’est voir notre devenir. C’est peut-être sublimer cet instant qui nous attend, ou l’affronter. Un corps vieux, ridé, abimé, veineux, transparent, où les os apparaissent, c’est d’une immense beauté.

Si on analyse ma démarche on trouvera des dizaines d’explications, elles seront peut-être vraies, mais pour être sincère, le premier moteur de mon geste a été la volonté de créer de belles images. Après, on commence à comprendre qu’on gère peut-être ses angoisses avec un appareil photo. Mais l’esthétique au service de rien, ça ne marche pas, ça passe très vite. On a une émotion, mais rien ne vient suivre cette émotion et l’envelopper pour l’amener vers une réflexion, de la pensée, une conscience.

Ce sont ces obsessions, mon désir esthétique, mon plaisir à photographier, mon attachement et l’envie de faire du bien à cette personne qui m’ont portés pendant deux ans, et m’ont permis de tenir dans le temps.

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Où en serais-tu sans Moshé ?

Je crois qu’il y a quelque chose qui décide en nous, des choses qui veulent sortir. Si je n’avais pas eu Moshé, ces désirs auraient trouvé une autre pente pour être évacués. L’outil qu’on emploie est notre prolongement.

Nous avons un inconscient qui produit en permanence. Comme dirait Deleuze : “Ce n’est pas un théâtre, c’est une usine”. Une usine ça produit. Soit, ce qu’elle produit tu l’enfermes, soit tu lui offres une voie pour s’écouler.

Tes images ne correspondent-elles pas aux symboles du rituel ?

Oui, par la force des choses. Lorsque cela atteint une certaine valeur, une grâce, je pense que l’on peut parler de rituel.

Le bain n’était plus un rapport d’aide malade ou d’aide à la personne. Une infirmière l’aurait lavé. Elle n’aurait pas eu ce rapport au temps. Elle n’aurait pas été dans une dimension où elle lui aurait apporté du plaisir pour qu’il puisse se délasser, qu’il ferme les yeux.

Moi, je laissais tout ce temps pour lui, afin de prendre du temps pour moi et le photographier. Cela devenait un rituel grâce à la photographie.

Mais je crois que lui et moi ne participions pas au même rituel. Pour lui, c’était le rituel du bain, de la détente, du plaisir, la possibilité de se laisser aller en toute sécurité et confiance. Ce pacte est finalement la jonction de deux actes égoïstes alors que chacun donne terriblement à l’autre.

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L’instant de la photographie est un moment à part. Le temps se dilate et cela devient un morceau d’éternité, pour lui et pour moi. Lorsque ce moment d’excitation s’évanouit, je pense que c’est la fin de la séance parce qu’il n’y a plus rien qui te porte et qui te sort du temps. Dans tous les rituels il y a une suspension du temps, c’est un autre temps, le temps du sacré, qui n’est plus linéaire mais cyclique, ouvert. Le temps est une construction que l’on peut manipuler et dans laquelle on peut faire émerger quelque chose d’autre.

Crois-tu que le temps est un poids pour l’Homme ?

Penser l’usage de notre temps. C’est un travail qu’il faudrait que tout le monde fasse. Que faire du temps dont je dispose, comment le manipuler, se dire que c’est un luxe. Je pense qu’il faut être un peu angoissé. On n’a pas tout le temps. Le temps peut donc être une prison angoissante, mais c’est ce qui fait que tu vas faire quelque chose de ton humanité. Parce que tu es là pour un temps. Parce que ça file.

C’est quand même un soulagement que les Grecs aient inventé Kaïros.

Le dieu Chronos est souvent représenté avec un sablier, c’est le dieu du temps linéaire, le temps de tout le monde. Un autre dieu intervient: Kaïros. Il est chauve mais il a une longue mèche de cheveux. Il apparaît à l’Homme de manière individuelle. Trois solutions se présentent : Kaïros survient mais tu ne le vois pas et il disparaît, tu ne saisis pas sa mèche. Ou tu vois Kaïros, mais tu n’as pas la promptitude de saisir l’instant, l’opportunité. Ou bien tu le vois, et tu as la diligence de saisir sa mèche, parce que tu as un désir, une capacité d’observation et de pressentiment. Tu t’engouffres dans la brèche à temps. Et là, un embranchement circulaire se crée et enfin tu peux étirer le temps. C’est un temps qui t’appartient, toi seul pouvais le voir. Il faut apprendre à lire la réalité et s’y rendre disponible. C’est un exercice, une attention à l’instant, à l’autre. La vie t’offre toutes ces brèches, il faut juste les voir et s’y immiscer.

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Qu’est ce qui nous empêche de devenir fou ? Face au temps qu’il nous reste, cette immensité, et en même temps son manque, sa fugacité.

Mais oui, c’est absurde. Je ne sais pas comment on fait pour gérer ça. C’est pour ça qu’on est angoissé.

La photographie, est-ce mieux observer ?

Oui. Tu t’échappes de la situation en y rentrant plus profondément. Tu découvres d’autres crans du rapport à l’autre et du réel. Tu accèdes à l’invisible alors que ce que tu photographies est terriblement visible.

C’est pour cela que l’on montre son travail, partager ce que tu as vu, essayer de faire rejaillir en l’autre ce qui a agi sur toi en premier lieu. Mais tu en as déjà fait autre chose en photographiant, tu l’as déjà transformé. Ton filtre s’est installé en travers de la réalité et crée un autre niveau de réalité. C’est ce qui fait la singularité d’un regard. C’est une fiction qui en dit finalement beaucoup plus de la réalité que la réalité elle-même. Mais il faut avoir le courage de poser son filtre.

Du courage ?

Non, ça doit certainement être une nécessité.

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Sandrine Lopez exposera un extrait de Moshé lors du DOG DAY CABINET, au C41 exposure.
Vernissage 01.08. 18-24h.

www.sandrinelopez.com